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„Mer de malheurs’’

“Nous nous sommes habitués (peut-être parce que pendant tellement d’années les victimes du communisme ont été oubliées, contestées ou même injuriées) à nous installer dans une sobriété scientifique et à éviter une approche sentimentale des recherches.

Là où l’on a trouvé des documents, on les à utilisés, là où on ne les a pas trouvés, nous avons préféré signaler ce manque, là où l’on a pu dénombrer les victimes, nous l’avons fait, là où l’on ne l’a pas pu, nous avons préféré rester dans l’approximation. Mais, même en ayant recours à la précaution la plus sévère pour éviter le risque de l’exagération, nous nous rendons coupables envers chaque opprimé de cette „mer de malheurs’’ (comme dirait Eminescu), parce que nous l’avons transformé dans un chiffre ou dans une fraction de chiffre, et les chiffres sont par définition froids et distants.

Dans chaque atome de cet univers de souffrance il se cache  un homme, une biographie qui passe par les cercles de l’Enfer, mais qui garde ses pensées, ses sentiments et sa mémoire.

 

Si l’on prend chaque cas à part, on est encore plus impres­sionné que devant une statistique effectuée sur des milliers ou des millions de cas. Si l’on regarde lon­guement un seul visage, on comprend davantage que si l’on avait regardé tout un convoi d’esclaves. L’historien qui est mort à Sighet parce qu’il a refusé d’abjurer ses écrits ; le vieux colonel qui a traversé tous les fronts et qui est mort à cause d’une septicémie, les veines sucées par des sangsues dans la rizière où il purgeait sa peine ; les trois enfants de Banat – deux jumeaux âgés d’une année et leur frère aîné – déportés dans le Bărăgan et morts à cause du froid qu’ils ont dû subir pendant une semaine dans leur chaumière ; l’étudiant qui s’est suicidé à Piteşti pour échapper aux tortures de la „rééducation’’ ; le paysan pauvre mort dans la prison où on l’avait mis parce qu’il avait posté une lettre „à contenu dénigrateur’’ ; les fils et les filles refusés à l’école en tant qu’„ennemis du peuple’’ ; les mères obligées de divorcer des pères empri­sonnés, pour sauver le ,,dossier de leurs enfants’’, le savant qui a sacrifié sa vie pour sauver un jeune menacé de pneumonie ; les grands fondateurs de la Roumanie, descendus des hauteurs de la Grande Union de 1918 dans les geôles moisies de Galaţi, Sighet, Aiud, Râmnicu Sărat …

Tous ces fragments d’images ne sont qu’autant d’accusations à l’adresse du régime cri­minel qui nous a obligés de sortir de l’Europe pendant un demi-siècle et qui a essayé de nous faire oublier qui nous étions…

…Toutes les victimes n’ont pas été des martyrs, mais toutes nous prient, de leur ciel, de ne pas les oublier.”

 

Romulus Rusan (2006)

2015

 

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